Projection et débat avec Emilie Tran Nguyen, sur le documentaire « Je ne suis pas chinetoque, histoire du racisme anti-asiatique »

        

Le 26 avril 2024 a eu lieu en salle des Fêtes du lycée une projection du documentaire « Je ne suis pas chinetoque, histoire du racisme anti-asiatique » de la journaliste et présentatrice de télévision Emilie Tran Nguyen, suivie d’une discussion entre les élèves présents et l’auteure du film.

Eliott, de la classe de 106, a effectué son stage de 2nde dans l’émission « C’est à vous », où il a côtoyé Emilie Tran Nguyen. A l’initiative de cette projection, il a introduit la séance et accueilli la journaliste qui a très aimablement accepté d’intervenir au Lycée Jeanne d’Albret.

Centré sur des exemples français, le film présente des archives médiatiques, notamment télévisuelles, et recueille de nombreux témoignages de personnalités des secteurs médiatiques, du spectacle, des services sanitaires et sociaux, d’associations, ayant été témoins du racisme anti-asiatique, qu’elles l’aient ressenti à leur encontre où qu’elles aient été plus ou moins directement impliquées.

DES CLICHES REELLEMENT VALORISANTS ?

Le documentaire recense des stéréotypes et accusations ancrés dans le discours médiatiques et des mentalités en France depuis le XIXe siècle, y compris à une époque plus récente où des propos identiques sur d’autres communautés n’auraient pas été admis.
Le racisme anti-asiatique, parce que véhiculant des clichés en partie positifs (travailleurs, discrets, ne posant pas de problème, une « minorité modèle » dans le discours politique… y compris pour dénigrer d’autres minorités par contraste), semble plus banal voire bénin.
Ces clichés sont nombreux et reposent tous sur des visions fantasmées des comportements d’une communauté jugée suspecte, peu fiable.  Par exemple quand il est question des réussites matérielles de personnes d’origine asiatiques, attribuées à des pratiques déloyales comme le suggérait un exemplaire du Point en 2012 intitulé « l’intrigante réussite des Chinois en France », avec les « 5 commandements du Chinois », basés sur des clichés racistes et diffamants, ce qui a fait l’objet d’une condamnation en 2014. Ces allusions rejoignent le mythe du « péril jaune » né au XIXe siècle et encore vivace dans les années 1960 en comparant les personnes d’origine asiatique vivant en France avec les Huns, les invasions allemandes…comme dans le roman du capitaine Danrit, best-seller de la Belle-Epoque, l’Invasion Jaune, paru en 1909. Quant aux femmes asiatiques, fétichisées depuis plus d’un siècle dans une France coloniale, elles étaient décrites au temps de l’Indochine comme désireuses d’être soumises et dociles envers « l’homme blanc » et ont fait l’objet de nombreux supports médiatisés.
Des clichés répétés voire diffusés, à destination bien souvent des enfants, ont longtemps été banalisés voire encouragés, avec une recherche d’ «exotisme», que l’on songe à certains des personnages du Lotus Bleu, l’une des aventures de Tintin (cependant, le personnage très positif de Tchang, inspiré d’un ami d’Hergé, permet à l’auteur de dénoncer de nombreux clichés), aux personnages sournois des chats siamois du dessin animé Disney La Belle et le Clochard,  à une séquence de l’Ecole des Fans où l’animateur Jacques Martin interroge dans les années 1980 un enfant en cherchant à lui faire dire qu’il mange des pousses de bambou et du riz avec des baguettes plutôt que des frites, plus récemment à une chanson destinée aux écoliers d’Aubervilliers truffée de clichés aberrants sur l’Asie tout comme des jeux de société il y a quelques décennies. Est également repris un reportage tourné en 2002 à la Mairie de Levallois-Perret où apparaît l’employé surnommé « grain de riz »  par Isabelle Balkany… décrit comme venu « avec toute sa famille » de « boat people », 20 ans avant, utilisé comme domestique-masseur (discret) au service de Madame… « Grain de riz » n’est jamais appelé par son nom/prénom car il aurait « un nom impossible »             .

UN RACISME MOINS VISIBLE QUE D’AUTRES ET QUI A FAIT L’OBJET DE DENI

Après la guerre d’Indochine et la défaite de la France coloniale à Dien Bien Phu, de nombreux Indochinois qui avaient servi la France ont été rapatriés en métropole, mais souvent parqués dans des villages, quartiers, voire camps isolés du reste de la population. Ils ont très souvent été alors rejetés par les populations rurales riveraines, ce qui a durablement marqué des enfants arrivés jeunes en France.     Cependant, maintenant âgés et grands-parents, ils ont du mal à admettre avoir souffert du racisme, ou même qu’il y a un racisme anti-asiatique en France.
En effet, Les générations précédentes ayant souvent fui des guerres, massacres, voire génocide, ont souffert en silence avec pour principale préoccupation de refaire leur vie en France et d’assurer une meilleure vie à leurs enfants, en sécurité, après avoir laissé derrière eux tout leur passé et souvent perdu un statut social antérieur confortable. Elles ne comprennent pas toujours la démarche de dénonciation du racisme par de plus jeunes, aux yeux desquels elles apparaissent comme une génération sacrifiée.

LA VIOLENCE, LES AGRESSIONS : UNE PRISE EN COMPTE TARDIVE ET RELATIVE, UN CHANGEMENT DANS LES MENTALITES

Depuis 2010 ont eu lieu de graves agressions de personnes asiatiques ou chinoises supposées riches par leurs agresseurs à Belleville ou encore Aubervilliers, provoquant relativement peu d’indignation médiatique et politique. Mobilisés par des associations, de nombreuses personnes ont participé à des manifestations très suivies, contrastant avec la réputation de discrétion de « la communauté chinoise ».
En 2020, avec l’épidémie de Covid-19, beaucoup ont attribué la propagation du virus « aux Chinois » et des personnes vues comme « asiatiques » ont été mises à l’écart voire agressées dans les transports et sur la voie publique en plus des réseaux sociaux, en en tant que soignant par des patients. Les appels à la haine se sont multipliés à chaque confinement, rendant flagrant un racisme anti-asiatique décomplexé aux yeux de beaucoup.
Suite à ces situations, une prise de conscience de l’ampleur et de la banalisation du racisme anti-asiatique et une libération de la parole s’est opérée, permettant une meilleure prise en compte de ce type de racisme, à la fois dans l’ensemble de la population, mais aussi dans l’éducation des enfants d’origine asiatique. Par exemple, l’écrivaine et militante Grace Ly anime des ateliers/stages pour donner des clés à des enfants asiatiques afin de se défendre contre les propos et stéréotypes racistes.
Cependant, dans le domaine humoristique, les clichés ou accents caricaturaux sont encore très présents et même souvent encore attendus de la part de comédiens « asiatiques » pour participer à des spectacles, même si les caricatures d’humoristes des années 1980 seraient moins acceptées désormais.
Néanmoins ces dernières décennies ont vu émerger de nouveaux modèles « asiatiques » dans des domaines inhabituels, comme dans la chanson avec Billie Crawford.

ECHANGES ENTRE LA JOURNALISTE ET LES ELEVES

Emilie Tran Nguyen est ensuite intervenue et a répondu aux questions des élèves.

Elle explique qu’elle a réalisé le documentaire au début de la guerre Israël-Hamas et se posait la question de la réception de ce sujet par le grand public. Cependant, tout racisme est grave et aucun n’a de raison d’être banalisé, et le documentaire a été bien reçu.

Lors de l’agression violente de personnes asiatiques à Paris il y a quelques années, elle a pris conscience que de nombreuses personnes avaient entendu et vécu la même chose, les mêmes propos pesants ou blessants sous couvert d’humour et d’autodérision. C’est la répétition des mêmes blagues ou clichés qui les aggrave. Très rarement les comédiens racisés « asiatiques » sont utilisés pour d’autres rôles que ceux liés à leur origines supposées et aux clichés, ce qui laisse penser que ce serait un racisme plus acceptable et attendu.

Des élèves se sont questionnés sur les limites à prendre en compte dans le domaine de l’humour ou des taquineries. Beaucoup de personnes ne réalisent guère que ces plaisanteries peuvent faire du mal malgré la carapace développée par ceux qui en font l’objet. Le racisme anti-asiatique serait moins pénalisant pour les personnes concernées, perçu comme plus bénin, et vu comme fédérateur par d’autres « communautés » perçues comme davantage stigmatisées et socialement plus défavorisées.

La journaliste explique également que les témoignages et la réalisation du documentaire ont permis à des personnes d’origine asiatique plus âgées de prendre davantage conscience de tout ce qu’elles ont enfoui ou essayé d’ignorer et, à de plus jeunes, d’apprendre des éléments nouveaux sur la vie et la culture de de leurs aïeux avant qu’ils ne partent pour refaire leur vie en France métropolitaine, et d’en retirer une fierté.

Le documentaire et le dialogue avec son auteure ont été appréciés de manière bien perceptible par la centaine d’élèves et adultes présents, qui ont vivement remercié la journaliste pour son travail et sa venue.

Le documentaire est accessible gratuitement en ligne sur le Replay de France Télévision.